Strophes

STROPHES

Par Denise Le Dantec

Tout d’abord, il y a une interface.
La porte vitrée de l’atelier, en les divisant, relie deux modes d’être,
comme le double état où nous nous trouvons.

*

Dehors, c’est l’abondance, la labilité herbacée du jardin.
A l’intérieur, la raréfaction tacite des arbres morts et des racines.

*

Debout sur des socles, à terre sur le sol cimenté, ce sont d’étranges figures.
Quelques-unes sont en voie de reviviscence. D’autres attendent. D’autres sont en cours.

*

Le bruit répétitif de la râpe emplit l’espace entier, avec l’ahan de l’homme au travail.

*

Il se peut que, poussées par un souffle du vent,
les herbes atteignent les carreaux vitrés de la porte.
Ou même un bourdonnement d’insecte prêt à l’extase au cœur des fleurs.

*

A l’intérieur, le bruit se poursuit, pareil à lui-même – incessant.

*

Sur le mur chaulé, on peut déchiffrer un inventaire d’outils
destinés à l’émondage et à l’écorçage, c’est-à-dire à l’élucidation.

« Cet acte brutal de dévoilement est aussi un acte subtil de dissimulation » (1)…

L’ouverture a été le résultat d’un travail :
« Il n’est pas possible de faire l’économie de l’apprentissage. »

*

Une grande dépense de gestes a été faite, une répétition de fines singularités,
à tel point que l’on pourrait dire que chaque geste vaut pour tous ;
et que l’écorçage aurait semblé suffire.

*

Cette façon de poursuivre qui, en d’autres domaines, eût été l’apanage d’une abondance
procède ici du désir d’atteindre le principece qui est premier, natif, et fait croître.

*

L’abondance sèche des gestes conduit de cette manière à un laconisme qui interroge.
Que s’est-il passé ?

*

L’interrogation s’affirme, presque vivace.
Comme s’il s’agissait de retrouver son juste lieu. Son lieu naturel.

*

Il n’y a pas que l’échouage des souches.

*

Le transport là, en ce lieu, suppose la possibilité d’une histoire nouvelle.

*

Le silence bruit encore, mais d’un bruissement de plus en plus net
qui donne contour par la grâce opiniâtre du geste.

*

Voici le simple qui rayonne.
Ce rayonnement pur ne montre pas. Comme la divination pythique, il ne dit pas.
Donne la direction du sens. Indique. Indique la signification, sans signifier.

*

Lorsque s’arrête l’ouvrage, l’œuvre est présente.

*

Le mode de présence n’est pas exténuation.
Pas plus qu’il n’engage à s’engouffrer dans on ne sait quelle coulée d’abondance.

*

L’œuvre est présente dans la circonscription qu’elle effectue.

*

Celle-ci diffère selon la singularité du végétal. Un Buxus n’est pas un Taxus. Les débris qui retombent expriment la nécessité de la perte.

*

Demeure une connivence presque froide, qui procède du sec et de l’aridité.
Une légèreté profuse, pourtant, s’ajoute.

*

Cela engendre ainsi un état de douce stupeur. En elle sont accordés le départ et la fin.
De matériau, l’arbre devient matière. De matière, il devient esprit.

*

L’esprit du bois se désigne dans une rythmique qui fait se déployer la graine
telle une lige tout à la fois immobile et frémissante.

*

La graine, qui respire l’ombre et l’humus, se présente comme une articulation delibre,
à découvert. Elle prend clarté dans la promesse de sa germination.

*

Elle luit d’une profondeur obombre, germinative.

*

Placée sur l’apex, elle est ce « chant choral qui s’élève de tous les éléments »(2).

*

Même si l’apparence d’immuabilité et d’abstraction s’oppose au foisonnement vibrant,
différentiel et provisoire de la multitude naturelle.

*

Ce ne sont que des racines et des troncs, et « pourtant, ce sont des hommes »,
pourrait-on penser. Mais on aurait tort.

*

L’arbre ne sait pas qu’il va mourir. Il est ignorant des grands cycles de la vie et de la mort ;
des rythmes qui l’animent, le mènent au dépérissement.

*

De même, la récolte qu’effectue Didier Rousseau n’inscrit pas une rupture
mais appelle à une convocation.

*

Didier Rousseau ne coupe pas les végétaux.
Il les ramasse, rompus, disséminés, où ils sont tombés.
La récolte qu’il fait évoquerait plutôt un étrange sauvetage
avant le dépôt dans le lieu hospitalier.

*

Jamais pour autant on ne trouverait les accents d’une compassion ou d’une fascination
qui en éteindraient la fermeté du regard, la solidité de l’entreprise.

*

Protégés par le sol qui les porte, accueillis par le regard qui les connaît,
leurs formes ne sont pas vanités.

*

Memento viveri, voilà ce qui pourrait nous venir à l’esprit.
Car cette hospitalité est ici le commencement de l’art.

*

C’est même la différence à partir de laquelle il nous est possible, à nous autres hommes,
de venir en quelque sorte au secours de cette ignorance.

*

Cela s’exprime dans un condensé d’espace-temps,
essayant de gagner sur la dissipation générale.

*

En même temps que s’appréhende le mystère de la naissance du monde.

*

Car la graine porte désir d’eau et de sol. Elle est nostalgie.

*

Elle a majesté de visage dans la ruine du corps du bois.

*

Elle est visage et port de tête sur la colonne vrillée du Prunus avium.

*

Sa puissance cristalline, parfois mate, toujours ferme, est de se tenir en indiquant sa plénitude. Plénitude de son essence une. Plénitude de sa multiplication possible.

*

Par degrés que l’esprit ne peut entièrement parcourir, elle déborde le regard.

*

Unique, elle est pour ainsi dire vérité flagrante. Immobile, douce, elle est repos matérialisé.
L’ombre qu’elle recèle est transmuée en lumière.
Son expression est celle d’une bonne espérance.

***

Share

A propos de l’auteur

DENISE LE DANTEC est une poète française née le 3 mai 1939 à Morlaix (Finistère). Après des études supérieures en philosophie et sciences humaines à la Sorbonne, elle a publié une trentaine d’ouvrages parmi lesquels plusieurs sont consacrés à l’esthétique et à l’histoire des jardins. (Le Journal des Roses, Le Roman des Jardins de France (MIT Press), Encyclopédie poétique et raisonnée des Herbes, Ile Grande autour de l’estran). Partagée entre l’Ile Grande (Côtes-d’Armor) et Paris, elle est l’auteur d’une œuvre variée, poétique, philosophique et romanesque. Elle est également l’auteur d’articles dans le Dictionnaire philosophique PUF et le Dictionnaire Culturel Robert. Son importante bibliographie (également traduite en anglais, en allemand, en chinois) lui a valu d’obtenir trois prix : Poésie-Bretagne (pour Les Fileuses d’étoupe), Prix de la Société des Gens de Lettres et le Prix de Poésie Wuhan (Chine) pour l’ensemble de son œuvre.

 

Extrait de : Didier Rousseau SCULPTURES
N° d’éditeur 1374 Septembre 1997 ISBN : 2 85018 784 4

(1) Louis-René des Forêts, Ostinato, Gallimard, 1987.
(2) Emerson, cité par Bachelard dans la Terre et les rêveries du repos, Corti.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *