Inauguration de l’œuvre « Exclamation mésologique » à Cerisy-la-Salle

Inauguration de l’œuvre « Exclamation mésologique » à Cerisy-la-Salle

LA MÉSOLOGIE, UN AUTRE PARADIGME POUR L’ANTHROPOCÈNE ?
( AUTOUR D’AUGUSTIN BERQUE)
Cerisy-la-Salle 2017

« Exclamation mésologique »

Une œuvre pour témoigner

Présentation de l’artiste à l’œuvre :

Mon travail est celui d’un artiste mésologue avec la tête dans les pâquerettes broutant le champ de la phénoménologie.
Il y a dans la création artistique comme dans la pensée mésologique l’idée qu’en explorant les choses on ouvre d’autres champs dans le dévoilement de la vérité qui est constamment trajective.
Corrélativement le geste et la pensée ouvrent de nouveaux champs.
S’agissant du travail de l’artiste, dans « l’œil et l’esprit Édition Gallimard 1964, p 60. », Merleau-Ponty écrit : (Même quand elle a l’air d’être partielle, sa recherche est toujours totale. Au moment où il vient d’acquérir un certain savoir-faire, il s’aperçoit qu’il a ouvert un autre champ où tout ce qu’il a pu exprimer auparavant est à redire autrement. De sorte que ce qu’il a trouvé, il ne l’a pas encore, c’est encore à chercher, la trouvaille est ce qui appelle d’autres recherches)

Sur tous les territoires, dans tous les milieux, de la bactérie, aux plantes, aux animaux jusqu’aux humains, les êtres vivants respirent, s’échangent et partagent le même souffle dans une concrescence biologique et historique.
Lorsque j’utilise un morceau d’arbre pour le sculpter, je considère qu’il contient encore une partie du souffle d’air partagé avec les humains qui l’ont côtoyé. Notre souffle contient en effet du dioxyde de carbone qui est fixé dans le bois par la respiration de l’arbre que nous appelons la photosynthèse.
Mon matériau de travail c’est l’arbre. Pour réaliser cette œuvre J’ai utilisé deux arbres qui ont été coupés à Cerisy, un Frêne et un Tilleul.

Ces arbres avaient jadis des fonctions symboliques dans les cultures préchrétiennes, ils étaient déifiés parfois et considérés toujours.
Le Tilleul qui symbolise la fidélité a été la dernière demeure de Philémon et Baucis nous raconte Ovide ; Le frêne chez les peuples scandinaves et germaniques était l’arbre du monde, il représentait le dieu Yggdrasil, l’univers se déployait à l’ombre de ses branches.
Ici, nous connaissons l’attachement au chêne de nos ancêtres les gaulois.
Puis la christianisation a supplanté ces relations à coups de haches, à coups de TOM* pour nous apprendre à nous méfier des arbres notamment celui de la connaissance puis de nous imposer un autre dieu celui-là crucifié sur le bois d’un arbre de douleurs, de souffrances nécessaires à la rédemption.

Quand même les arbres sont restés encore longtemps des sujets dans nos paysages, soit comme arbres remarquables isolés servant de signaux géodésiques, soit pour engendrer l’attribution de toponymes comme : Charmoy, Tremblay, Fresnay, la motte-Tilly)
Le frêne était aussi utilisé pour son bois destiné à la confection de manches d’outils, son feuillage pour nourrir les animaux et pour confectionner des remèdes médicinaux comme des boissons rafraichissantes, on pourrait aussi en dire beaucoup des bienfaits de l’usage du tilleul !
Mais qu’est-devenue cette relation avec les arbres, que sont devenus ces savoirs aujourd’hui ?

Aujourd’hui nous faisons le constat d’une perte relationnelle avec notre écoumène et la connaissance intime de ces arbres se perd dans l’acosmie de l’espace foutoir engendrée par ce POMC que la mésologie récuse.
Mon travail d’artiste est nourri par la mésologie, c’est pour cela que je suis mésologue.
S’agissant d’étendre ma réflexion d’artiste sur le terrain de la philosophie,
Il y a des lectures relevant de la phénoménologie qui captivent mon attention. La lecture de Heidegger avec : « Chemin qui ne mènent nulle part » dans (l’origine de l’œuvre d’art) Édition Gallimard.1962, p 85), j’ai relevé cette phrase que je médite encore : « Ce vers où l’œuvre se retire, et ce qu’elle fait ressortir par ce retrait, nous l’avons nommé la terre, elle est ce qui ressortant reprend en son sein. La terre est l’afflux infatigué et inlassable de ce qui est là pour rien. Sur la terre et en elle, l’homme historial fonde son séjour dans le monde ».
Considérant un arbre tombé ou des morceaux de bois, Ici nulle rupture, on ne peut dire que la chose n’est plus la nature et que là s’est substitué l’expression humaine.

Par le geste du sculpteur, par le symbole, l’œuvre relie la nature à la culture et témoigne de notre lien avec la terre.
Il y a une image qui me berce encore et que j’ai trouvée chez Bachelard dans (La terre et les rêveries du repos, p 290, Librairie José Corti, 1980) Il cite un poète, Lucien Becker avec cette phrase : « Personne ne sait si son corps est une plante que la terre a faite pour donner un nom au désir »

La graine est pour moi la première manifestation formelle de l’identité du sujet à partir de quoi la forme se déploie dans l’espace et dans le temps.
Chacune de mes sculptures re-présente la forme amplifiée de la graine propre à l’arbre dans lequel je l’ai sculptée.
Nous connaissons la graine en tant que mémoire biologique de l’arbre. Mon geste de création poursuit cet élan mémoriel par une trajection éco-techno-symbolique, à la fois en tant que sculpture dans sa représentation formelle, en tant que « topos existentiel » mémoire du lieu et en tant qu’objet transitionnel, mémoire physique de la relation entre l’homme et l’arbre.
Le code de géo localisation et parfois le nom du lieu sont gravés symboliquement dans la sculpture pour mémoriser l’endroit où l’arbre a poussé, là où sont ses racines, les nôtres et nos souvenirs.
Dans mon travail souvent je pense, parfois je doute de savoir où j’en suis, mais grâce au Docteur NO je reviens toujours au monde dans ce milieu concret de l’existence, dans ce moment structurel de l’existence humaine.

*TOM : Acronyme de « topos ontologique moderne », jouant sur l’homonymie de tom et du radical tom- qui signifie « couper » en grec, signifiant la forclusion de notre corps médial par l’individualisme moderne et l’abstraction corrélative des choses en objets par le dualisme : le TOM se caractérise par son manque-à-être.
Le TOM peut être aussi l’acronyme de tomahawk et que ce soit une hache amérindienne ou un missile ça ne le rend pas plus sympathique.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *